Aujourd’hui, être accusé d’être « politiquement correct » est loin d’être un compliment. Pire encore, cela donne la sensation qu’on nous perçoit comme facilement manipulable, influençable, et comme utilisant, par conformisme, le langage et les idées aseptisés d’un monde médiatique et politique déconsidéré. Celui/celle qui parle le « politiquement correct » (political correctness, ou PC, en anglais) est celui/celle qui ne dit pas les choses telles qu’elles sont parce qu’il/elle ne veut jamais heurter ni dénigrer personne et dont le discours doit dès lors être systématiquement critiqué. Or, il se pourrait que le PC ait un rôle crucial à remplir dans notre société, le temps pour nous de trouver d’autres solutions. Je m’explique.

 

Le politiquement correct est défini comme « une attitude véhiculée par les politiques et les médias, qui consiste à adoucir excessivement ou changer des formulations qui pourraient heurter un public catégoriel, en particulier en matière d’ethnies, de cultures, de religions, de sexes, d’infirmités, de classes sociales ou (en ce qui nous concerne) de préférences sexuelles. » De la sorte, « les locutions et mots considérés comme offensants ou péjoratifs sont remplacés par d’autres considérés comme neutres et non offensants. » (Merci Wiki). Ainsi, depuis l’apparition du PC dans les années 1990 est fustigée toute personne qui dit « pédé » au lieu de « gay » ou « Noir » au lieu de « Black ».

 

Le PC a toujours eu ses détracteurs/trices, comme, exemples récents, les imbuvables Eric Zemmour et Donald Trump, qui le considèrent comme la source de tous les maux de la société parce qu’il empêche de « voir les choses en face ». Pour ces personnes, le PC est le discours de l’élite et de minorités organisées ; c’est un conformisme dissimulé sous les traits de valeurs incontestées comme l’humanisme, la démocratie et l’égalité.

 

« Politiquement correct » vs « parler vrai »

 

C’est ici que l’on touche le cœur du problème : chaque fois que quelqu’un·e dira quelque chose considéré comme étant politiquement correct, il suffira à son adversaire de soulever ce fait pour que toute cette argumentation soit sur-le-champ discréditée, ce qui lui évitera au passage de devoir répondre et contre-argumenter. Pour un politicien comme Trump, la haine du public à l’égard du PC est tout bénef’ : en jouant sur les peurs des gens, cette haine lui permet de monter l’opinion contre les élites et les minorités « différentes » et « bien-pensantes » et de récolter des voix en se targuant d’être le seul à dire la vérité. Et ce finalement, sans bouger le petit doigt pour régler les problèmes graves de racisme, de sexisme et d’homophobie qui se cachent derrière. Les électeurs/trices sont ainsi conforté·e·s dans l’idée que les élites et les minorités, dont la différence les perturbe, cachent bien quelque chose et méritent leur mépris. Ils/elles ne cherchent pas à les comprendre ni à se forger un véritable avis sur la question.

 

Dans un groupe, si quelqu’un·e ose élever la voix alors que tout le monde rit d’une blague dans laquelle on traite un homme de tapette, il/elle sera regardé·e de travers pour son manque d’humour et son trop grand sens du politiquement correct. Or, à moins qu’il ne soit clair que dans ce groupe, personne n’est homophobe (comme ce serait le cas si tou·te·s étaient eux/elles-mêmes gays ou ouvertement gay-friendly), ne pas réagir revient à entériner et à perpétuer une homophobie et un sexisme pseudo bienveillants (et répugnants) ; cela revient à accepter et à valider la croyance selon laquelle un homme qui aime les hommes n’est pas un homme, mais un sous-homme, entendez par là : une tapette, donc une femme.

 

Réagir, quitte à être politiquement correct.e

 

C’est pour ça que je pense que réagir est le plus important, et tant pis pour l’étiquette dégradante de « politiquement correct ». Au fond, tout le monde hait le PC, les minorités comme « la majorité ». Mais pour l’instant, et jusqu’à ce que l’on trouve de nouvelles solutions pour mieux éduquer les gens et faire évoluer les consciences, il est un peu tout ce que l’on a. C’est le même principe avec un terme comme « tolérance ». Je déteste entendre les médias et les politicien·ne·s prôner « la tolérance » à mon égard parce que je suis gay. Personne n’est dupe face à ce terme : il signifie « savoir que quelque chose qu’on désapprouve voire déteste vit avec nous dans la société mais la fermer pour ne pas déclencher une guerre civile ». Honnêtement, il me donne plus la sensation de vivre en permanence sur une mine antipersonnel qu’autre chose. Dans un monde idéal, celui qui n’a pas besoin du PC, on parle de « respect », de « compréhension » et « d’acceptation ». Pas de « tolérance ».

 

En attendant que, pas à pas, nous construisions un tel monde, je pense que, dans une certaine mesure, il faut défendre le politiquement correct. Du moins, il ne faut pas automatiquement l’invalider et le dénigrer. Et pour les années à venir, continuons à inventer des solutions à long terme, ne nous satisfaisons pas du palliatif qu’est le PC. Cela commence par une sensibilisation au plus jeune âge à la différence et au souci de vivre dans un monde plus juste pour tou·te·s, peu importe le sexe, le genre, la couleur de peau et l’orientation sexuelle. Mais là, je commence vraiment à sonner trop politiquement correct…

 

Marie-Sophie Silan, proche du CHEL