Cet été a été magnifique. Il faisait chaud et doux, et comme je viens du sud, je suis plutôt habituée à ces grosses chaleurs, à l’inverse de certain.e.s de mes ami.e.s qui se sont transformé.e.s en petite flaque. En plus, j’étais dans ce sas de transition, celui dans lequel tu te retrouves quand tu finis tes études et que tu cherches un emploi (ou un stage. Ou un moyen d’avoir de l’argent. Ou autre chose. Bref.). J’aurais donc tellement pu en profiter pour larver sous les rayons, explorer les forêts belges, me lancer dans la confection de glaces faites maison, ou encore faire un concours des meilleures recettes de cookies… 

A la place, j’ai regardé des films, surtout des films LGBTQIA+. Les films ou séries queer, pour moi, c’est souvent un bon moyen de râler. Peu trouvent grâce à mes yeux, surtout qu’en tant que bisexuelle, je trouve notre représentation incorrecte (je te hue dessus, The L Word) voire carrément niée : c’est bien connu, une personne n’est jamais bisexuelle, elle est soit homo, soit hétéro selon les personnes avec qui elle sort. Fin du game. Rideau baissé. Bonne nuit. 

Abonnée à Netflix, j’ai lancé The Feels (2017), de la réalisatrice états-unienne Jenée LaMarque. Le spitch ? En gros, lors de leur enterrement de vie de jeunes filles, une des deux futures mariées, Andi, découvre que sa fiancée, Lu, n’a jamais eu d’orgasme. Et là, je vous le donne en mille, le drame. Horreur, damnation, flammes de l’Enfer. Elle aurait avoué être une tueuse de chatons, la réaction d’Andi aurait sûrement été moins vive. Alors que durant le film, on voit clairement Lu, sa fiancée, jouir, avoir du désir pour elle et le ressentir, le fait qu’elle n’accède pas au Saint Graal du sexe chamboule Andi jusque dans ses sentiments, et la pression commence contre celle qui n’a pas d’orgasme. J’ai fini ce film exaspérée et je suis toujours perplexe trois mois plus tard. Que se serait-il advenu si, en fait, Lu simulait, et/ou n’éprouvait pas de désir, et/ou ne ressentait pas physiquement ce désir ? Andi aurait rompu avec elle ?  Elle l’aurait envoyée dans un centre pour la réparer ? Le fait qu’elle jouisse sans avoir d’orgasme était-il à ce point une humiliation portée à leur amour ? 

Un autre questionnement est venu me tarauder : si les œuvres visuelles ne nous offrent pas de dignes représentants pour nous, membres de la communauté LGBTQIA+, alors à qui s’identifier, comment se comprendre, comment se sentir moins seul.e.s ? La réponse est pourtant simple.

Internet

Internet a beaucoup de défauts. Harcèlements, atteintes à la vie privée, pollution invisible, et j’en passe. Et pourtant, Internet, c’est aussi ce vaste monde numérique qui crée des ponts entre des individus isolés. Internet permet d’aller sur des plateformes comme Youtube et de visionner des vidéos rassemblant de nombreuses personnes bi et pan (merci LeZTalk) réunies pour montrer leur visibilité, de montrer des coming-outs asexuels comme celui d’Antastesia, de créer des forums, autrement dit des places publiques sur la Toile, pour réunir entre elleux les membres de la communauté LGBTQIA+, comme par exemple celui d’AVEN. Parce que dans la vraie vie, pour beaucoup de membres de notre si grande, belle et colorée communauté, c’est très dur de se réunir entre individus partageant la même orientation sexuelle et/ou identité de genre. Regardez juste Bruxelles, où sont les associations bi actives ? Noyées dans le silence et l’oubli. Et quid des associations pour les personnes aces et aros, en avez-vous seulement entendu parler d’une ? Alors, d’ici là que de telles associations se montent et prennent de l’importance, parce que oui, nous sommes aussi des LGBT+, nous existons derrière ce +, oui, nous méritons aussi un espace pour nous retrouver et nous exprimer et oui, nos revendications sont légitimes et nos vécus réels et sujet au rejet (même parmi les nôtres), Internet sauve un peu les fesses des concerné.e.s.

Ce dossier va se focaliser sur les asexuel.le.s, une branche obscure de la magie… Soit le A dans le signe LGBTQIA+. De la même façon que B ne signifie pas « bouteille », A ne signifie pas « ananas ». 

Alors parlons un peu d’elleux !

 J’ai réussi à récolter quelques témoignages francophones de personnes aces sur un forum. J’ai changé leurs pseudonymes pour l’anonymat. Ces témoignages se ressemblent pour la plupart, et sont unanimes sur une chose : « sans internet, comment aurais-je pu discuter de ce sujet avec des concerné.e.s ? » affirme Lullaby. Et surtout, comment l’asexualité aurait été connue ? Internet a rempli un vide et mis à disposition de nombreux mots, concepts, pour éclairer les vécus et ressentis : c’est une libération pour beaucoup, et un excellent moyen de se rendre compte qu’iels ne sont pas seul.e.s. C’est un acteur phare dans leur découverte ou leur meilleure compréhension de leur asexualité. De leur identité. Oui car, que l’on soit sex-positif.ve mais qu’on ne ressente pas de plaisir physique, ou sex-repulsed et qu’on ne sache rien du monde asexuel, on peut vite se croire brisé. On cherche dans les tréfonds de nos souvenirs pour voir si on ne trouverait pas un événement traumatisant qui nous aurait éloigné du sexe, de la jouissance, voire pour beaucoup, du désir en lui-même, pour justifier ce que l’on vit. Nulle part dans les livres de biologie et les romans de Maupassant on ne rencontre de telles situations. Alors quand Internet déboule dans ta vie, et que tu peux y trouver des listes de noms de personnages aces et/ou aros, que tu peux discuter avec des personnes vivant la même chose que toi, ou encore que tu découvres de nouveaux mots auxquels tu peux t’identifier, le brouillard se lève, et tu peux commencer ton cheminement.

Certain.e.s avancent sur le boulevard de leur identité comme des chevaux de course, l’acceptent et se drapent dans les couleurs du drapeau. D’autres osent encore à peine en parler, l’assumer, se demandant si, en utilisant ces mots, cela n’en fait pas quelque chose de définitif, de graver dans la roche (). Car on ne sait jamais, c’est peut-être notre chakra sacré qui est fermé ou endormi, et il suffirait d’aller faire un peu de reiki pour l’ouvrir et enfin accéder au monde des zsexuel.le.s qui semble si merveilleux. C’est aussi primordial pour se sentir un peu légitime dans un mouvement LGBQIA+, certes plus ouvert que le monde hétéro-cisgenre, mais aussi si sexualisé que certain.e.s peuvent avoir de la difficulté à s’ouvrir aux autres et parler de ce sujet. 

Doudidou explique même que jusqu’à découvrir sur Internet la communauté asexuelle, elle pensait avoir « un retard de développement émotionnel ». Elle préfère en parler sur Internet, car le coming out ace semble encore pour elle être une chimère, même dans le milieu queer : « je n’ai pas particulièrement envie d’aller à la Pride. Je ne veux pas voler du temps de parole aux autres ou détourner les luttes. Tout ce que je veux, c’est qu’on m’écoute et qu’on me prenne au sérieux ». 

 « Détourner les luttes ». Revenons sur ces mots. Ce que Doudidou veut dire, après avoir parlé avec elle et surtout après avoir suivi la polémique sur ce dit forum où des membres de la communauté LGBTQIA+ ont expliqué qu’iels pensaient que les asexuel.le.s n’avaient pas leur place dans le mouvement, c’est qu’en tant qu’asexuel.le.s, tu n’as pas de lutte vraiment visible à mener, surtout si tu es cisgenre. Tu ne risques pas de perdre ton emploi si tu es asexuel.le dans une relation hétéro. Tu ne risques pas d’être frappé.e en pleine rue pour cause d’asexualité. Tes droits ne sont pas bafoués en tant que simple personne asexuelle. Ce qu’il se passe, cette dissociation de l’orientation sexuelle et romantique, peut même prêter à confusion parmi une majorité de personnes pour mieux les comprendre : tu peux aimer des gens… Mais pas aimer faire l’amour avec ?

Les asexuel.le.s sont tous.te.s conscient.e.s de cela, même les premier.e.s à en parler. Cela ne rend pas l’existence des asexuel.le.s moins réelle, leur parcours de vie moins confus et difficile, et pour celleux qui ne sont pas sex-positifs.ves, leurs relations amoureuses plus faciles à vivre. Cela n’enlève pas non plus le danger de se retrouver dans des situations d’abus, comme en face de personnes qui veulent te prouver qu’avec elleux, tu ressentiras quelque chose, ou te forcer toi-même car ton.ta partenaire aime ça, ou encore que tu veux te prouver quelque chose et rester dans le déni de ton identité sexuelle. Car c’est une chose de connaître la définition d’un terme, et une autre de la vivre. Les aces sont une minorité encastrée dans une autre minorité (les LGBTI) : iels ont besoin d’elle pour avoir une visibilité, un lieu de rencontre. Des chercheurs ont montré qu’appréhender l’asexualité comme une identité et une communauté permettait d’éviter la pathologisation de ce manque d’attraction sexuelle, voire aussi d’approfondir la connaissance générale sur les différents spectres de la sexualité. Enrichissant pour tout le monde, donc.

Des aces cishet, je n’en ai pas rencontré sur ledit forum ou celui d’Aven, mais j’imagine que s’iels existent, la question de leur inclusion dans les luttes se pose. Et quoi de mieux qu’Internet pour en discuter, ou une soirée dans un bar queer pour se réunir ?

Maëlys, membre du CHELLN