Lettre ouverte d’une membre des CHEFF à Philippe Ariño

 

“Cher Monsieur Ariño,

De prime abord, sans vous connaître et en me basant sur le titre de votre article, ma curiosité et ma naïveté m’ont fait sourire. Forte d’une expérience de 3 ans en tant que bénévole au sein du GrIS Wallonie, je sais que l’intention de parler d’homosexualité et de bisexualité aux adolescent.e.s est louable, et même très positive dans l’acceptation de l’autre et de soi. Ouvrir le dialogue aide à créer un environnement inclusif. J’ai donc pris la décision de lire ces “questions-réponses courtes”.

Le premier sentiment à la lecture du début de cet “outil” – selon vos dires – a été l’incompréhension. Ensuite, au fur et à mesure de ma découverte, vos mots ont provoqué successivement désarroi, effroi, colère, haine, mal-être, souffrance et une extrême animosité envers vous. L’évidence était plus que flagrante que de tels propos sont à l’origine du tourment de certains jeunes et moins jeunes, et les poussent à commettre l’irréparable. Ce qui m’est apparu au fil de la lecture de ce ramassis de foutaises, c’est que c’est à cause de personnes comme vous et de ce que vous propagez comme message que des gens se suicident!

Car oui, l’homophobie tue encore de nos jours, sous toutes les formes et de toutes les manières possibles et imaginables. Cette certitude me heurte d’autant plus qu’il y a moins d’une semaine, le copain d’un ami a décidé de mettre fin à ses jours. Même si je ne connaissais pas ce dernier, cet acte impacte une personne que j’affectionne. Alors oui, je suis dégoûtée en lisant des idées comme les vôtres!

Je prends le parti de ne pas répondre paragraphe par paragraphe à votre article, mais il y a tout à redire et à refaire. Tout au long de ma lecture, j’ai été de plus en plus blasée et décontenancée face à vos écrits. Je pense qu’il est inutile de réécrire cet outil de propagande homophobe et haineux question par question, ça demanderait un temps fou et là n’est pas le but de cette lettre.

Malgré tous ces sentiments de peine emplissant de plus en plus mon cœur, je n’ai pas détourné les yeux de ce que vous avez écrit. Je ne voulais pas ignorer cette homophobie sous prétexte qu’elle me fait mal et me révolte. J’en suis venue à vous considérer comme un enfoiré, et même comme un monstre. Oui, un monstre. La conviction que par vos “réponses” vous poussiez des gens à se tuer était de plus en plus forte. Elle a atteint son apogée lorsque je suis arrivée, au bout d’une heure de lecture pénible, à votre 41e réponse où vous dites, mot pour mot, que si le/la jeune veut se suicider, qu’il/elle le fasse. Honte à vous! Comment est-ce possible de conseiller à quelqu’un de se supprimer parce qu’il/elle vit mal son orientation sexuelle? Ce ne sont pas les homos ou les bi.e.s – dont vous dénigrez d’ailleurs l’existence-même – qu’il faut supprimer, mais le rejet de l’autre! C’est lui qui induit un sentiment de malaise et de tristesse.

La tristesse, en parlant d’elle, est le sentiment suivant que j’ai ressenti. J’ai été triste pour vous, de constater que vous vivez avec une telle haine des autres, mais aussi et avant tout de vous-même. Toute cette haine doit vous bouffer de l’intérieur, vous fatiguer en mobilisant toute votre concentration à détester ce que vous êtes! De mon point de vue, après avoir lu 92 de vos “questions-réponses”, c’est vous qui êtes profondément blessé par votre homosexualité. Vous avez besoin d’aide, de la part de personnes ouvertes et prêtes à vous accepter tel que vous êtes, à vous aider à vous accepter, à faire la paix avec vous-même.

Ma haine s’est donc transformée en tristesse, qui est restée après avoir fini vos 133 questions-réponses et persiste encore à l’heure où je vous écris… Je suis tellement triste pour vous, pour ce que vous avez dû vivre. Votre vie a l’air d’être un traumatisme constant, où vous essayez de vous rassurer sur vous-même en vous disant que ce n’est pas de votre faute, que l’homosexualité n’est pas un péché, mais que c’est l’acte homosexuel qui en est un, vous persuadant que vous n’avez pas besoin d’amour et de relations amoureuses ni sexuelles pour être heureux… Pire, vous prônez la condamnation de “la pratique homosexuelle, hétérosexuelle, bisexuelle et libertine” comme solution pour la lutte contre le SIDA! Et que dire de vos paroles sur les MST, définies comme “la chance de ta vie”, et du fait qu’il faudrait se réjouir lorsqu’on en attrape une?!

La seule “blessure homosexuelle” que je vois, c’est vous. Je vous imagine grandir et vivre dans un milieu où les individus autour de vous condamnent et rejettent tout ce qui n’est pas “hétérosexualité”. Votre développement personnel a dû être atroce à vivre, puisqu’il a été freiné, me semble-t-il, depuis de nombreuses années à coups de lavage de cerveau. Je ne vous blâme pas pour ça, vous n’y pouvez rien. Vous n’avez pas choisi le milieu où vous avez grandi, ni l’éducation qu’on vous a donné. Vous n’avez pas volontairement choisi, à la base, d’être une blessure ambulante. Cependant, même si le chemin sera long, je suis persuadée qu’il n’est pas trop tard pour vous de choisir de vous faire aider pour vous accepter, de vous panser et de faire de cette cicatrice une force.

Je doute que vous acceptiez une aide autre que celle qu’on vous a fait croire qu’il vous fallait. Je veux parler du rejet de vous-même et des autres. Tout ce que je vois, c’est une personne meurtrie et qui croit avoir trouvé sa “guérison” dans la haine de ce qu’elle est et dans celle des autres. Comme vous devez être profondément malheureux! J’ai de la peine pour vous. Après plus de 2h30 de lecture pénible – impossible de lire plus de 10 lignes à la fois, c’était insoutenable – les seuls sentiments qu’il me reste sont de la compassion et du chagrin. J’imagine votre enfance et votre adolescence écrasées sous de tels dires, vous faisant vous replier sur vous un peu plus chaque jour, vous enfonçant toujours plus à chaque mot négatif prononcés à votre encontre.

Ceci dit, je ne vous connais pas, ce ne sont que des suppositions. Pourtant, je sais que même dans le cas où vous ne vous reconnaîtriez pas dans cette histoire, interprétée d’après les termes que vous proposez pour expliquer l’homosexualité, il existe des jeunes qui grandissent dans cette ambiance où ils ne peuvent s’épanouir. Grâce à vous, à votre article et aux personnes qui tiennent le même genre de discours, je sais que mon implication dans l’associatif n’est pas vaine. Je suis fière d’appartenir à un groupe qui se bat pour que les autres puissent vivre au lieu de survivre.

Alors, enfin, merci. D’une certaine façon, vous renforcez la sensation au fond de mon cœur d’appartenir à un mouvement fort, d’être impliquée dans une entreprise qui cherche à construire un monde meilleur. Il y a malheureusement encore énormément de chemin à faire, mais je garde la foi en ce que nous accomplissons chaque jour au sein d’associations telles que le GrIS Wallonie et les CHEFF. Je veux croire à la rencontre et à l’alliance de plus en plus de jeunes concernés, responsables, actifs, critiques et solidaires, en plus d’être ouverts d’esprits et respectueux envers les autres. Ces jeunes sont ceux qui construisent réellement le monde de demain.

Avec toute ma compassion,

Jess”

 

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